BIENNALE D'ART DE VENISE 2017: TRISTES GIARDINI

mark_Bradford.jpgRetour aux Giardini, avec toujours la même curiosité. Mais cette fois pas de bousculade, pas d’affolement (nous sommes après d’un mois de l’ouverture !) cependant il faut faire la queue aux guichets et on ne vous admet qu’avec billet et carte d’identité comme dans les avions (sécurité oblige). Premier tour de piste. Une impression de cycle qui s’achève, comme une panne d’inspiration, les pavillons sont tristes, ternes, uniformes, on a l’impression d’avoir vu cela cent fois. Une impression d’Eurovision de l’art où tout le monde parle anglais et où tout se ressemble. Ce n’est plus le dialogue des arts du monde, c’est l’art vu par la culture unidimensionnelle d’inspiration américaine.

Pauvres artistes soumis à la question : que dire et que faire d’original qui mette le pavillon de leur pays en valeur et donne du sens à leur démarche ? Alors, ils se creusent la tête pour traduire ce qu’ils ressentent du monde dans lequel on vit. Beaucoup de travail et de talent sans doute, mais beaucoup de lieux communs et de redites face monde tel qu’il est ou devient. Prenons Xavier Veilhan, un bon artiste français bien dans le vent (dernière étape le château de Versailles) - on l’a préféré à D.Convert qui pourtant avec ses Bouddhas détruits à Bamyan avait quelque chose à dire - X.Veilhan donc, qui fait réaliser un studio d’enregistrement Hi-tech en contreplaqué où des artistes musiciens de passage sont censés faire de la musique. On entre, on regarde, on écoute quoi ? On ne sait ou plutôt on sait déjà, un détail nous arrête : tiens le clavecin ou la guitare sont en bois, ils ne feront pas de musique, l’exposition pas davantage, beaucoup de bruit pour rien ! Quel est le but de la démonstration ? Montrer des artistes au travail. La belle affaire, auparavant ce n’était pas leurs postures où leur décor qui nous intéressaient mais leurs œuvres bien qu’on sache que depuis longtemps en effet, « les attitudes » sont aussi des œuvres, enfin, il paraît. Quant au pavillon Allemand qui a obtenue le Lion d’or de cette édition, qu’en dire ? Conforme à l’attente qu’on peut avoir du fait que les artistes allemands nous livrent une belle méditation sur la cruauté concentrationnaire dont ils se sont montrés capables dans l’histoire. Cette fois c’est très clean, un pavement de verre épais, dessous des effets qui témoignent de la vie de gens, là, prisonniers sans doute, on annonce des bouledogues, on n’a rien vu, sans doute la cruauté est-elle à heures fixes. Jeux de rôle, postures, on a compris avant que d’entrer, on vérifie simplement. Tout cela est bien fait comme d’habitude. La fois dernière tout était défoncé du sol au plafond pour dire la même chose. L’art décidément comme commentaire nous laisse froids. Un grand commissaire allemand avait ici même lancé un thème à succès : « Quand les attitudes deviennent des formes » dont on a mesuré la fécondité, cette fois on pense que « les formes deviennent des attitudes... certifiées conformes » ; l’art se mord la queue, mais les files d’attente devant le pavillon nous montrent que les moutons ont toujours besoin de pâturages et de bergers. Allons ne soyons pas trop grognons, deux ou trois pavillons échappent à cet ennui : le pavillon américain où Mark Bradford installe son « Tomorrow Is Another Day » qui nous confronte d’entrée avec un énorme bulbe de couleur sombre qui tombe du plafond avant qu’on s’engage dans une pièce sur les murs de laquelle se trouvent des tableaux sombres comme dans la chapelle de Houston où il y a les Rothko mais au milieu de laquelle s’enroule un tas de boyaux de papier cartons plein de coulures de peinture évoquant la figure de la méduse. C’est ensuite une rotonde décorée comme une chapelle baroque avec le même procédé d’une esthétique très convaincante n’était le matériau choisi qui déroute et intrigue, comme une hybridation entre l’art pauvre et le raffinement baroque qui concourt à un effet de trouble d’identité humaine et culturelle. On comprend vite quelle est la force de contestation sociopolitique qui sous-tend cette proposition artistique de l’Afro-Américain Mark Bradford. Et puis, il y a ce drôle de pavillon Finlandais où Nathanael Mellors et Erkka Nissinen nous présentent un film d’animation mêlant, dessin, video, cinéma dans une pochade d’une grande drôlerie qui inverse le cours des choses, l’homme devenant la chose des robots. Ceux qui comprennent bien l’anglais s’amusent beaucoup, les autres sentent bien qu’il y a là une œuvre épatante. Heureusement, il y a le pavillon central : « VIVA ARTE VIVA » où la jeune commissaire Christine Macel dévoile son savoir faire, ses goûts et parti-pris. Cette fois, il y a quelque chose à en dire, non point qu’on y fasse des découvertes fracassantes, mais plutôt qu’on y vérifie le poids de certains artistes incontestables dont la présentation donne confirmation de leur talent qui souvent n’est plus à prouver ; Raymond Hains par exemple, Philippe Pareno (belle installation musicale cette fois sans tape à l’œil) le peintre Syrien Marwan, mort récemment, et qui incarnait le réalisme expressionniste proche d’un Baselitz ou d’un Rebeyrolle en France ; ou encore cet étonnant artiste roumain Cyprian Muresan (prix de la fondatioin Guerlain pour le dessin à Paris en 2017) dans une série de dessins qui mêlent l’histoire de la peinture et celle de l’actualité qui séduisent. La jeune commissaire nous dit qu’elle a placé son exposition sous l’alternative de l’Otium/Négotium des Romains. Pourquoi pas ? Si on comprend bien, au monde du marché et du négoce s’oppose l’otium de l’oisiveté créatrice des artistes d’où naît l’art. L’emballage intellectuel est parfait pour présenter la chose, mais on peut s’en passer dès lors qu’on reconnaît l’artiste à ses œuvres et non à ses intentions, et on admettra qu’on en rencontre là. À suivre demain à l’Arsenal les propositions de la dame qui semble frottée de philosophie mais comme un pain peut l’être à la tomate au risque de laisser un goût de surface.