DAVID HOCKNEY AU CENTRE POMPIDOU

Je me suis souvent posé cette question : À quoi tient le fait que devant une exposition on se dise : « voilà je suis en présence d’un vrai peintre », (parfois un grand, et parfois non). Je crois finalement que cela tient en ceci que l’on perçoit ressent que l’artiste est aux prises avec un vrai propos de peintre ; quelqu‘un qui cherche et parfois trouve le moyen de dire le monde et la vie en peinture, quelqu’un qui en rend compte avec des moyens qui ne sont qu’à lui. Je ne sais pas au fond en l’écrivant si ma formule est bonne, mais il faut que je m’explique ce sentiment spontané, cette sorte d’intuition immédiate qui me donne cette impression. Ici, une peinture simple où se lisent les influences de Bacon, Dubuffet,, des futuristes italiens comme des abstraits Moriss Louis et Kenneth Noland qui donnent la mesure de ce qu'est cette peinture faussement naïve et absolument savante.viree_en_suisse.jpg

Tout cela pour dire que la rencontre avec la peinture de David Hockney est dans ce cas. Comme beaucoup de personnes j’imagine, j’avais longtemps eu de Hockney l’image de sa peinture Californienne dont « A Bigger Splash » de 1967 était le plus bel exemple. En somme, une traduction parfaite de la douceur de vivre dans d’opulentes villas à piscines sous le soleil de Los Angeles. Voilà, une peinture de genre en somme, un peintre de piscines. Puis j’avais vu une exposition à la « Tate » et dernièrement à la fondation Guggenheim à Bilbao qui montrait les grands formats américains (le grand Canyon) et surtout les peintures anglaises récentes (souvent immenses) où les verts chlorophyliens remplacent le bleu des piscines. Cette fois, au Centre Pompidou, l’exposition montre un parcours, du début des années soixante, alors qu’il était étudiant au « Royal College of Arts », jusqu’aux années récentes et à sa recherche sur la perspective inversée et aux images vidéo. Une fois de plus, il faut admirer en cet endroit, le talent des conservateurs et la justesse des accrochages, il y a juste ce qu’il faut, ni trop, ni trop peu pour avoir le meilleur rapport visuel avec ce qui est montré. On suit donc attentivement, les « époques » de Hockney comme on dirait les « périodes » de Picasso. Et du reste, on voit que Hockney a bien regardé ses contemporains, Picasso entre autres, mais aussi Matisse, Poussin, Dufy, les peintres américains, avec lesquels il se confronte aussi, notamment avec les modernistes. Mais en quoi est-il un grand peintre anglais, comparable à Francis Bacon, à Lucian Freud par exemple ? D’abord par l’originalité de son langage. On voit parfaitement comment cet artiste qui dessine admirablement (il faut voir ses portraits des années soixante-dix ou ses autoportraits pour s’en convaincre) tente de s’en dégager pour aller vers plus de simplicité, de maladresse savante, pour parvenir à faire passer et libérer dans la toile, l’émotion, la sensibilité, la sensation qu’aucune forme ne peut emprisonner. Cela est évident dans la période californienne qui est celle de l’épanouissement de sa sensibilité et de sa sexualité, loin du puritanisme anglais dont on voit aussi comment il le corsetait dans ses premiers tableaux. Peu à peu, s’élabore un style qui conquiert sa puissance dans les grands tableaux, un style clair, simple, d’une certaine distance par rapport à ses modèles malgré tout mais qui exprime une grande libération, physique, mentale, picturale. Il n’est que d’observer ses « doubles portraits » pour saisir ce qu’il montre de la comédie humaine, comment il exprime la distance entre les êtres. Ainsi ce « couple de collectionneurs » devant une maison qui se tiennent debout face au spectateur, elle regardant droit devant, lui la regardant à moins que ce ne soit un totem indien au fond du décor cependant qu’ils sont séparés par des œuvres d’art dont on sent bien qu’elles sont le seul trait d’union ou de séparation entre ces personnes. Il y a ainsi toute une salle de ces doubles portraits, saisissants dans leur nudité picturale et la froideur émotionnelle qu’ils dégagent. Hockney utilise l’acrylique qui permet des passages froids, des teintes sans épaisseur ni effets, réduisant la tache colorée à sa surface. Il ira même plus loin encore en utilisant des papiers colorés dans la masse un peu comme Matisse ses grandes gouaches découpées. Car Hockney est un chercheur qui semble s’appuyer sur une infinité de techniques qu’il explore comme la photo polaroïd, la vidéo, et même les tablettes électroniques. En fin de compte, ce n’est pas tant cela qui nous retient que sa capacité à conserver un regard émotionnel en dépit de la technique, sa capacité à frôler le réalisme en le dépouillant de toute anecdote, comme lorsqu’il peint cet immense tableau de 12 mètres sur 5 intitulé : « Bigger Trees near Warter » (peinture sur le motif) où d’une autre façon que Cézanne évidemment, il vide le réel de substance pour nous le restituer sous sa forme mentale dans son langage. N’est-ce pas cela au fond que l’art ?