RAMUNTCHO

Qui, avait abandonné dans cette maison du Pays Basque où je me reposais cet été, « Ramuntcho », ce livre de Pierre Loti, lu trop tôt, trop mal, au point de me le faire considérer comme une particularité exotique au même titre que le Fandango, le jeu de pelote, les piments rouges et l’Iroulégui des coteaux ?

On disait du reste à propos de Loti : «voilà un écrivain exotique ! » N’avait-il pas écrit « Aziyadé » en Turquie ce roman à clef dans lequel R.Barthes avait décelé une tendance aux amours interdites et travesties comme chez Proust, ou encore « Le roman d’un Spahi » au Sénégal, « le Mariage de Loti » à Tahiti - il n‘est pas indifférent de savoir que le « pseudo » Loti comme lotus est un nom qui vient d’une fleur - que le jeune Julien Viaud « Enseigne de marine » s’était choisi pour pseudonyme. N’avait-il pas écrit aussi cette «Madame Chrysanthème » dont Puccini dix ans plus tard tirera l’un des plus sublimes opéras italiens ? N’était-il pas l’un des écrivains français les plus célèbres à la fin du XIX° siècle, membre de l’Académie Française auquel on fit des obsèques nationales, lui dont la maison de Rochefort est devenue un musée qui est peut-être le plus surprenant « Musée des colonies » qui soit, tant il est conforme à l’imaginaire de ces temps d’orientalisme. Eh bien oui, lorsqu’adolescent on m’avait donné à lire Ramuntcho, ce drame basque, il m’avait plutôt ennuyé et paru terriblement daté. Comme je me trompais. Certes, ce monde de montagnes oppressantes et de maisons basques blotties au fond des valons humides, ce monde où la vie est rythmée par les vêpres et l’Angélus, où les veuves enferment leurs filles dans des haines séculaires jusqu’à les cloîtrer dans les couvents afin de perpétuer leur ressentiment, ce monde de contrebandiers et de pelotaris est bien un cliché du pays Basque tel qu’on le connaît et tel qu’il est encore présent dans la peinture d’un Ramiro Arrue ou gravé dans les vases de grès de Ciboure. Mais à y regarder de près, pas davantage que Lorca avec son Andalousie de veuves noires de passion et de soleil, car il faut noter que le style de Loti, sa sensibilité aux lieux et aux gens, en un mot, son écriture est remarquable. Qui a mieux que lui décrit les jours et les nuits d’Hendaye et de St Jean-de-Luz, les eaux de la Bidassoa et la rive d’Espagne, qui a mieux dit les sous-bois, les feuilles mortes à l’automne et les herbages glissants sous le pas des vaches tirant des charrettes de foin et l’humidité qui tombe tout d’un coup sur les épaules ? Cet écrivain à la plume sure, capable de saisir aussi bien l’âme insulaire de l’Océanie ou de l’Asie, celle de la sublime porte aux rives du Bosphore ou le pays des Basques a la capacité et « faire se lever » un paysage par la justesse d’une description. Mieux, il est en si parfaite harmonie avec son sujet qu’on doute même que l’on soit en train de lire un roman tant il est proche de la vie. Or, là est le mystère de cet homme qui ayant vécu 3 ans au commandement d’une frégate « Le Javelot » chargé de surveiller la frontière espagnole, finit par y acheter une maison : « Bakhar-Etchea » (la maison du solitaire) avec le sentiment de « toucher » aux racines du monde au point de prendre femme et lui faire des enfants en l’enlevant à sa famille. « Ramuntcho » naît de cette Idylle, de sa perception du pays Basque comme d’un Eden qui sera perdu pour son héros comme pour lui et c’est là que ce type de roman touche au mythe éternel dans la forme du drame, car un roman est aussi l’exploration d’une souffrance intime qui touche à la vérité des sentiments lorsqu’ils deviennent des mots, des phrases, qui rendent l’écriture si proche de la vie. Le livre reposé, on se dit que l’œuvre de Loti reste à lire ou à relire, ce qui, finalement est ce que nous avons de mieux à faire lorsqu’on a étourdiment tourné les pages des grands livres mis trop tôt entre nos mains.