(mauvaise) HUMEUR

Qu’est-ce qu’un amateur ? Quelqu’un qui aime. Cela veut dire que l’on est attaché à un art. Par exemple, la cuisine, les vins, les livres, les tableaux, la musique. Un amateur se rend au concert ou au théâtre pour écouter avec d’autres semblables amateurs. Un amateur au sens du théâtre amateur de peinture ou de musique c’est aussi quelqu’un qui pratique cet art.

Mais que dire des amateurs de réseaux sociaux ? On ne les désigne plus par le nom d’amateurs mais de « followers », c’est à dire, suiveurs. Vous me suivez ? Et pour dire si on aime, on dit : « liker ». Ravages du franglais. Mais que suit-on ? Qu’aime-t-on ? Que partage-t-on sinon l’image de soi-même et celle des autres ; soi-même en miroir : photos : « voyez comme je suis beau…ou belle…voyez ce que j’aime…voyez ce que je lis ou vous recommande de lire, d’écouter…Vous « likez ? » Oui, bon ça suffit, de toute façon si vous « followez » toute la journée, vous n’aurez que le temps de lire vos messages, pas de prendre un livre, tant le livre demande du temps et de s’abstraire de l’environnement aliénant des réseaux sociaux. Aussi par ce moyen, on ne prend pas le temps de se forger une opinion, on la partage, on partage les opinions des autres et on donne la sienne ou on relaie des opinions toutes faites, on fait mouton très vite, on suit, « following ». Le clic a remplacé le bruit des pages que l’on tourne. Au fait que signifie « facebook » ? livre-écran sans doute. Le mot de livre n’a pas disparu, mais sa fonction seulement. Livre-miroir conviendrait mieux et le français « face à main » ce binocle qui permettait de mieux voir ou lire, comme traduction conviendrait aussi bien : miroir où se voir regarder. « Facebook, » cela sert à communiquer, non quelque chose, mais en soi, intransitivement, comme on se brancherait sur le courant alternatif pour s’éclairer. Ainsi on s’assure que les autres sont bien là, « followers » eux aussi comme moi, virtuels et proches à la fois dans l’oubli de ce qui fait société au profit de ce qui fait communauté éphémère car il suffit que je me débranche pour retrouver ma solitude. C’est pourquoi, il y a bien peu de gens qui quittent cette addiction, seule une panne informatique peut provoquer cette situation. On a alors un monde qui se défait, se détricote, se met à nu. Il faut vite se rebrancher et payer sa note aux moteurs de recherche pour sortir de cet état provisoire d’asphyxie médiatique.

Qu’est-ce qui nous relie dans ces réseaux sociaux est l’autre question ? Un imaginaire sans traces dirait Malraux. Le monde est devenu gazeux, les images glissent sans fin et les commentaires passent en boucle pour des voyants malentendants. C’est le présent impatient de son futur qui est notre environnement. Le temps de lire, lui, était un présent curieux de son passé. Tout autre chose.