LE LOUVRE DES SABLES VU DE L’INTÉRIEUR.

atrium.jpegParlons d’abord de la conception architecturale de Jean Nouvel pour ce musée. Dans ce pays d’Arabie où règne la ligne horizontale, que ce soit celle de la mer comme celle du sable d’où émergent quelques dunes qui en modifient à peine le contour, Jean Nouvel ne s’est pas livré à un « geste » spectaculaire comme son confrère le baroque Franck Gehry qui donne toujours l’impression d’avoir recyclé et réagencé des chutes métalliques tombées de quelque atelier de tôlerie industrielle.

bactriane.jpegSon bâtiment est simple, une demi-sphère posée sur des parallélépipèdes blancs dont on voit à peine les murs. La nuit, elle brille de mille étoiles et le jour pour voir les étoiles, il faut entrer à l’intérieur et encore, on ne les découvre qu’au terme de la visite dans le grand atrium. Impression de paix propice à la rencontre avec les œuvres d’art. Ajoutons que la scénographie de ce musée est remarquable de simplicité et d’efficacité ayant utilisé au mieux ce qui était à sa disposition : l’espace, la qualité des matériaux, l’utilisation de la lumière extérieures comme électrique avec un sens du rythme qui permet au visiteur de progresser de salle en salle au fil d’un labyrinthe géométrique qui lui donne le sentiment de ne jamais se trouver dans le même espace. La première salle sert d’entrée en matière pour donner ce qui sera le code du musée : l’approche comparative des styles et des intentions. À preuve cette maternité Phemba du Congo, présentée avec une maternité Égyptienne (horus) et une vierge à l’enfant en ivoire du XIII° siècle français. Et ainsi de suite, à propos, des haches néolithiques, des grands plats décorés, des masques mortuaires, des statues de fécondité ou des divinités. Et ici comment ne pas s’émerveiller devant cette « Princesse de Bactriane », sans doute la plus belle connue, (qui surpasse les deux spécimens du Louvre) en calcite gris bleu et …) qui sert d’icône au musée tout entier. Suivent des représentations de statues priant qui associent aussi bien un prêtre sumérien de Mari, un gardien de reliquaire Pahouin qu’une statue cycladique. C’est du reste peut-être là qu’est la limite du parti-pris tant il sollicite l’analogie, notamment religieuse - et l’on voit là la prudence et les bons sentiments mis en œuvre en particulier au chapitre des monothéismes censés décliner le fait religieux civilisationnel comme un fait culturel - (ce qui est loin d’être acquis comme on sait, même si cela a permis à notre Président un couplet bien œcuménique mais de circonstance). Mais dans cet « univers des formes » si cher à Malraux, on ne se risquera pas à une querelle ethnologique ou métaphysique toujours récurrente en ce domaine. Le musée articule ainsi tout un parcours dans le monde des œuvres d’art d’orient et d’occident, tant dans la statuaire, la peinture que le livre (ainsi cette admirable présentation d’une bible hébraïque, d’une bible enluminée et d’un coran dont une feuille évoque un livre inconnu le « coran bleu » venu du Maghreb). Un ensemble d’outils pédagogiques accompagnent ces présentations en chaque salle de sorte qu’il est possible de voir et de comprendre par exemple comment s’écrit une page de Coran avec sa sourate centrale, son enluminure et ses commentaires. Quant aux chefs-d’œuvre ils sont en nombre suffisant et sans excès (admirons la compétence des conservateurs qui ont travaillé sur ce projet !) La Belle Ferronnière de Léonard de Vinci venue du Louvre. Un ensemble stupéfiant de force qui associe une grande femme qui marche de Giacometti, le Coq de Brancusi et un serpent Baga de Guinée, venus du Centre Pompidou et du Quai Branly et l’on se rendra compte que sous le nom du « Louvre » ce sont les grands musées parisiens, d’Orsay à Guimet qui ont collaboré avec intelligence à ce projet. Dernier point en non des moindres, l’ultime salle. Après nous avoir fait passer par le XX° siècle où l’on peut voir, Matisse, kandinsky, Picasso, Klein, Warhol et Cy Twombly on tombe sur des artistes français contemporains (enfin pourrions-nous dire tant sur ce point nos commissaires d’exposition internationales étaient jusque-là frileux à l’inverse de leurs homologues européens ou américains). Et c’est ainsi qu’on peut voir des œuvres de Yan-Pei-Ming, de Mounir Fatmi, de Philippe Ramette sans oublier l’un des clous de cette exhibition, l’œuvre ironique et superbe du Chinois Ai Wei Wei déclinant en perles de verre le monument du futurisme soviétique, la tour de Lissenko. On sort de là avec le sentiment qu’enfin, la France est de retour, qu’elle ose l’international et l’on n’est guère étonné que dans ces lieux cosmopolites les visiteurs parlent tout autant français qu’arabe ou anglais. D’où sortent-ils donc ces Français se demande-t-on ? Peut-être que cette question souligne tout simplement le fait que les Français « de l’étranger » et les Français « de passage » sont à nouveau capables de donner au monde d’aujourd’hui le poids d’une présence qui paraissait irrémédiablement en déclin il y a peu. C’est à des observations de ce genre qu’on peut conclure que le monde a changé et que ce musée d’un nouveau genre en est le signe.