UN BESOIN DE FERVEUR

Tous ceux qui ont assisté, de loin pour la plupart, à la cérémonie des obsèques de Johnny Halliday, n’ont pu qu’être frappés par cet élan soudain de ferveur collective pour un chanteur, qui certes avait ses fans et s’était peu à peu inscrit dans l’imaginaire des français mais qui était loin d’en fédérer les valeurs et les croyances. Car s’il est indéniable qu’une bonne partie de la population, celle du « Baby Boom » essentiellement, se retrouvait dans « l’idole des Jeunes » des années soixante, et si c’était elle qu’on trouvait en nombre dans les concerts de Johnny Halliday : Jeans, cuir, éventuellement chaînes, bracelets et casques de moto mais surtout barbe et cheveux blancs, une grande partie de la population elle, restait indifférente à cet engouement.

Certes, il y avait bien eu les grands concerts au Stade de France ou à la tour Eiffel le 14 Juillet qui en avaient amplifié le phénomène, mais cette « idole » était régulièrement moquée par les humoristes, regardée de travers par Bercy pour son exil fiscal et il est singulier qu’avec si peu de vertus républicaines elle ait pu devenir en quelques heures, en quelques jours, un tel symbole de la France qu’elle déplaça l’Église, l’État, son Président, les élus et les notables au milieu des Bikers, des rockers et des badauds dans une sorte de fête funèbre collective et nationale. C’est bien qu’au-delà des phénomènes de propagation de la fièvre médiatique qui caractérise aujourd’hui notre démocratie d’opinion et d’émotion, si facile à orienter dans un sens ou dans l’autre, il y a autre chose. Cet autre chose, appelons-le, le besoin de ferveur, le besoin de croire, de se donner des dieux puisque notre époque a donné congé au sien depuis longtemps. Dieux de la scène, de la politique ou de l’écran, dieux éphémères ou durables. Car dans ce pays qui a guillotiné son dernier roi à la fin du XVIII° siècle, il reste toujours un vide sur le trône où se sacre un peuple comme tel. Cette place vacante est occupée de temps à autre par un personnage historique, par un tribun, par un chanteur, voire par un écrivain ce qui traduit au moins une chose : la pulsion orpheline d’un peuple qui a besoin de se projeter dans des figures symboliques. C’est pourquoi, davantage que l’hommage rendu à un chanteur, cet événement marque une aspiration populaire à se retrouver, à se saisir à nouveau comme un ensemble, on oserait à peine dire un peuple comme c’était – et chacun le ressent ce qui manque le plus à la France depuis bien longtemps – là l’essentiel. De ce point de vue-là, la manifestation « Pour Charlie » en était la première manifestation. L’apparition d’hommes providentiels comme celle du jeune Président Macron donnant à la France étonnée une sensation de grandeur retrouvée à l’échelle internationale d’abord, mais dont on attend tout, et sans doute trop, atteste de quelque chose de plus profond qui est probablement la caractéristique de ce peuple de France qui ne peut s’éprouver tel, que s’il se projette à la dimension de l’Histoire. On lui a tant dit qu’il n’en avait pas et que tout récit national était à bannir. La France oscille toujours entre une aspiration à la révolution et une aspiration au sacre dont la fête est à tout prendre, l’expression la plus adaptée, qu’elle soit celle de l’Être suprême ou celle du couronnement. « Les évènements de 1968 » en ont été un symbole mais ce dernier hommage à un chanteur est probablement le chant du cygne de cette génération. On observera cependant que notre époque est transie de fièvres passagères qui sont davantage d’émotion que de raison. C’est pourquoi enfin un événement chassant l’autre, comme on vient de le voir à propos d’un écrivain puis d’un chanteur, on découvrira que les chagrins populaires même s’ils sont sincères ne sont pas éternels. Seul l’est sans doute, le besoin de ferveur et comme le ciel est vide les artistes de tout temps l’ont peuplé avec des anges hier ceux de Tiepolo aujourd’hui ceux du Music-hall.