POUR UN BOUQUET DE TULIPES

tulipes.jpegUn événement somme toute assez mineur, le « cadeau » du plasticien américain Jeff Koons (bien connu pour ses sculptures en métal qui évoquent la matière plastique et les ballons de foire des enfants noués en forme d’animaux) veut offrir à la ville de Paris un bouquet de tulipes géant à dresser sur l’esplanade des droits de l’homme au Trocadéro . Les motifs en sont généreux : la symbolique des fleurs contre les attentats de Paris et le cadeau en retour de cette statue de la liberté offerte par le français Bartholdi à New-York en sont comme le symbole du don rendu.

Et voilà que le débat s’enflamme. Que la ville de Paris choisisse un artiste américain du Pop’art ne serait-ce pas acter la domination culturelle américaine en ce domaine puisqu’aussi bien ce pays est désormais au centre de marché mondial de l’art ? N’y a-t-il pas d’artistes français susceptibles de faire une création artistique sur un tel sujet et n’aurait-on pas dû faire un appel à projets, un concours, comme on le fait pour l’architecture ? Quant à l’installer en cet endroit symbolique dont l‘ancien ministre J.J Aillagon (pourtant défenseur de J.Koons qu’il avait invité dans les jardins de Versailles) dit que ce serait une aberration car il comblerait le vide voulu par l’architecte du Palais de Tokyo pour offrir une des plus belle vues de Paris. Ceci qui explique que le monument de Bourdelle : « la France » ait été placé en son temps en bas de la terrasse et non en haut pour s’intégrer au mieux dans le jeu des terrasses. Malgré les arguments de la ville de Paris et ceux d’une vingtaine de personnalités du monde culturel, cela montre bien que la création artistique et son destin public ne sont jamais innocents de toute arrière pensée et que le public justement et pas seulement les pouvoirs publics a toujours son mot à dire. Depuis l’antiquité on dressa des statues et des monuments en occident pour célébrer et commémorer. Les grandes portes des villes, les colonnes de bronze, depuis celle de Trajan à Rome jusqu’à celle de la place Vendôme en témoignent pour ne rien dire des statues équestres qui ornent les places. Il est donc légitime que l’on se pose la question du geste artistique qui doit accompagner ou commémorer un drame, une guerre, un espoir ou un événement national. À la suite des attentats de Janvier 2015 le peuple de Paris spontanément se rassembla autour de la statue de la place de la République, non loin de l’endroit où avaient eu lieu les attentats et chacun comprit la chose ainsi en recouvrant le pied de cette statue de la République de bouquets de fleurs. Il n’est probablement pas nécessaire d’ériger d’autres cénotaphes fussent-ils naïfs comme un bouquet de fleurs en métal coloré qui pas plus que la colombe de la paix et son rameau d’olivier ne changeront jamais l’ordre des choses. Pour autant la question de la statuaire dans l’espace public se pose constamment. En général lorsqu’il s’agit de commémorer et sauf exceptions (regardons les débats sur les monuments à la Shoah par exemple) il n’y a pas de grands débats. Au lendemain des deux guerre mondiales, la France (comme l’Allemagne) se couvrirent de monuments aux morts commandés parfois (quoique rarement) à de grands artistes ; monuments auxquels on ne demandait que d’exprimer une symbolique claire mêlant la détresse à l’héroïsme. Les régimes totalitaires comme on sait furent de grands commanditaires d’art « officiel » pour l’éducation de masses. Le XIX° siècle, lui, inventa l’art « pompier » (en raison des casques qui ornant la tête des guerriers antiques, les fait ressembler à des pompiers détail qui devint la cible ironique des avant-gardes). Les choses cependant se compliquent toujours lorsqu’on fait appel à des artistes contemporains quels qu’ils soient. On se rappellera l’affaire des « colonnes de Buren »au Palais Royal à Paris qui enflamma les années quatre-vingt. Aujourd’hui, plébiscitées par les enfants et touristes qui les visitent elles embellissent ce qui était un parking et font un heureux écho ou contraste avec la colonnade du Palais royal, mais quelle querelle à l’époque ! Le conflit nait souvent de questions subalternes ou d’intérêts cachés mais il naît aussi du fait que si l’intention des pouvoirs publics reste d’embellir la cité et d’honorer les grands hommes ou les évènements marquants, celui des artistes est rarement de répondre simplement à une demande ou à une commande publique, celle-ci est en général ambiguë ou complexe. L’art étant par définition davantage un questionnement qu’une réponse et un artiste digne de ce nom provoque toujours un peu (ou beaucoup) ses contemporains. Car, si nous regardons aujourd’hui avec le regard de l’habitude les chefs d’œuvres de l’antiquité dans leur environnement, il ne faut jamais oublier qu’ils furent en leur temps l’objet de débats passionnés, de contestation et de conflits, en général religieux du reste. Aujourd’hui ces conflits en occident tout du moins seraient plutôt d’ordre esthétique que religieux encore que ce ne soit plus tout à fait certain. Mais, le fait qu’on se pose la question de la place de l’art dans les lieux publics est déjà en soi un progrès, il faut simplement se demander si un artiste qui ne questionnerait pas (voire ne diviserait pas) ses contemporains serait encore un artiste ou simplement un décorateur ?