LOTO DU PATRIMOINE

A nouveau la France s’émeut à l’évocation de son patrimoine en péril. Vieux réflexe profondément ancré dans sa mémoire qui dure depuis le temps des révolutions, époque où celles-ci faillirent l’en priver. On se souviendra l’effet que dans la fureur iconoclaste de la révolution française « les vandales » c’est ainsi que les nomma l’abbé Grégoire qui sauva les monuments royaux et religieux de leur destruction, faillirent priver le pays de ses plus beaux fleurons architecturaux.

On sait moins que c’est à la suite de ces événements que Napoléon (une fois de plus) inventa la notion du musée moderne non seulement pour conserver le Palais des rois (Le Louvre) mais encore pour y loger les œuvres d’art de France (sculptures, tableaux, mobilier) et pour faire une bonne mesure y ajoutera les produits de ses pillages lors de ses campagnes comme celle d’Égypte avant que les Anglais ne nous en privent au lendemain de Waterloo. (C’est ainsi que la pierre de Rosette qui permit à Champollion de décrypter les hiéroglyphes, atterrit au British Muséum en Grande Bretagne alors qu’elle avait été rapportée en France par Napoléon) Dès lors les bâtiments royaux et religieux deviendront publics, patrimoniaux, appartenant à la patrie, la définissant même, désignant ce que sa culture a de plus authentique, de plus caractéristique, ce qui la désigne comme originale et différente des autres, mais aussi comme expression d’un art et d’une sensibilité française même lorsqu’elle appartient à un environnement plus grand : Roman, gothique, Renaissant, etc. C’est pourquoi les journées du patrimoine ont autant de succès. Les français sentent confusément qu’il y va de leur identité profonde, de leur histoire et de leur mémoire. Et c’est pourquoi aussi l’entretien du patrimoine doit d’abord être l’affaire de l’État via le Ministère de la culture dont c’est l’une de missions premières : « rendre accessibles les œuvres de L’Humanité et d’abord de la France au plus grand nombre de français » tel est l’article 1 du décret 1959 qui fonda le ministère de la culture. Face à tel engouement il faut des moyens et de l’argent pour y répondre car cela coûte cher, très cher. l’État n’y suffit pas et a plus d’une fois songé à s’en dégager comme ce fut le cas à un moment donné où il proposa aux collectivités territoriales de leur transférer des monuments symboliques, mais à part l’Alsace qui racheta le château du Haut Koenigsbourg, il y eut bien peu d’amateurs. Alors que faire ? On inventa bien la fondation de France puis celle du Patrimoine, puis les dispositifs de mécénat pour financer la culture mais ceci reste toujours insuffisant. On se mit alors à regarder du côté des Anglais qui toujours pragmatiques et originaux, avaient mis sur pied depuis 1993 un loto destiné à financer les arts, le patrimoine, les actions caritatives et le sport. Le succès du dispositif est considérable puisqu’il dégage environ 8 milliards de fonds et permet l’entretien de pas moins de 42 000 projets et bâtiments comme le British Muséum justement ou le Royal Albert Hall. Le projet Macron-Bern, est bien plus modeste puisqu’il n’ambitionne de dégager que 15 à 20 millions cette année, mais c’est un début. Ainsi, à l’heure de la démocratie d’opinion et de la culture médiatique, l’idée de conjuguer les efforts d’animateurs talentueux avec des causes nationales ne saurait nous faire oublier, qu’avec seulement 326 millions (un peu plus de 10% de son budget) la direction du patrimoine du ministère de la culture ne dispose toute seule que de bien peu de moyens. L’intérêt des français pour la cause du patrimoine, en effet, n’est pas nouveau. On rappellera que les journées du patrimoine ont été « inventés » en France dans une période où le budget du ministère de la culture étant au plus bas, un ministre de Monsieur Giscard d’Estaing (J-P Lecat) eût l’idée de transformer cette nécessité en cause nationale dès 1978. Depuis ce temps, l’ouverture des bâtiments publics privés et religieux à la visite, les émissions télévisées à succès, montrent que le patrimoine est ressenti comme un bien commun qu’on se presse pour visiter au mois de septembre. Mais il y a tant à faire, et les services de l’inventaire du classement des monuments historiques ont relevé tellement de cas d’urgence, qu’il faut de toute force trouver les solutions nouvelles. Toutefois, il n’échappera à personne que nous vivons un moment où sur de nombreux sujets, on voit s’affronter ou se conjuguer deux modèles : le modèle étatique français (un peu essoufflé) qui attend tout de l’État et de l’Impôt et le modèle Anglo-saxon qui attend peu de l’État et tout des citoyens, quoique les Anglais aient peu à peu adopté nos méthodes en créant à leur tour sous le gouvernement de M.Blair un ministère de la culture. Comme quoi, il n’y a pas de vérité définitive en ce domaine. Il y a des besoins à satisfaire et les moyens viennent à manquer. Après tout, que les citoyens, dans un pays où plus de la moitié ne paient pas d’impôt direct, y participent d’une manière ou d’une autre et de préférence de manière volontaire, ajoutant au plaisir de jouer le fait de jouer utile, comme on le voit dans les téléthons divers et autres causes caritatives, ce n’est qu’une évolution de nos mœurs. Le seul danger serait que l’État en prenne l’habitude ou le prétexte pour se désengager de ses responsabilités régaliennes.