UNE RENTRÉE RÉUSSIE

À quoi reconnaître une rentrée réussie ? Au fait qu’elle démarre par un scandale ou un appel à l’indignation publique. La méthode en est connue : un journal ou un média (au choix « le Canard » ou « médiapart ») lance une alerte, immédiatement reprise par les réseaux sociaux, elle rebondit dans des journaux nationaux, dans les « Universités d’été » des partis, sorte de chaudrons politico-médiatiques, finit par atterrir à l’Assemblée nationale et le tour est joué, on ne parle plus que de cela pendant quelques semaines et quelquefois davantage.

Si au passage on peut épingler un homme ou femme politique, un dirigeant quelconque ou même le Président c’est encore mieux. La période est propice à la multiplication des mauvaises nouvelles et la conséquence en est la démoralisation des français un temps invités à respirer la jeunesse et l’optimisme. La morosité française revient donc en force comme cette petite musique de fond du mécontentement de tous et de la défiance, voire de la dénonciation de tous contre tous qui nous accompagne depuis des années. Y sommes-nous déjà ? Tout y appelle, mais le pire n’est jamais sûr. Il suffit parfois d’une bonne nouvelle pour changer l’ambiance. Cela faillit être le cas avec la victoire de l’équipe de France de foot, mais un dérapage dans la sécurité de l’Elysée et le scénario connu mit vite fin à la séquence. Alors qu’allait-on trouver de nouveau ? Un scandale sans nom ? Un crime qui sait ? Voilà-t-il pas qu’on apprend que la société (Actes Sud) dont la ministre de la culture était jusqu’à sa nomination la présidente, a agrandi les locaux parisiens de ses bureaux d’édition de 150m2 sans autorisation d’urbanisme. (Constructeurs anonymes de cabanons ou de vérandas, tremblez). Immédiatement la mèche allumée court vers le tonneau de poudre pour le faire exploser. Et la voilà bien embêtée notre ministre de la culture en charge du patrimoine dont on va célébrer sous peu, les journées. Elle qui s’est retrouvée là où elle, davantage par « casting » ministériel que par expérience publique : une femme qui savait mélanger la bonne littérature, son commerce et le profil « ouvert aux autres », mais qui devant toute question imprévue déclarait « qu’elle allait y réfléchir », donnant ainsi, depuis quelque temps déjà l’impression de flotter quelque peu sur ses dossiers. Elle qui venait de la société civile et à laquelle les « professionnels de la profession » reprochaient de ne pas servir leurs intérêts comme il faut, elle qui était tombée dans une marmite toujours en ébullition, allait-t-elle glisser sur cette savonnette? Possible. Mais pourquoi elle, au fond ? Parce que la culture en France est depuis plus de 60 ans une obligation que l’État a contractée vis à vis de lui-même dans le fameux décret de 1959 pris par De Gaulle et Malraux faisant de la culture, le liant social dont ni la religion ni la politique n’offraient plus la possibilité. Or, à chaque grand mouvement de réforme du pays, à chaque grande cassure politique (le Gaullisme en 58, avec Malraux, le Mitterrandisme en 81 avec Lang) un grand projet culturel avait accompagné l’action gouvernementale et donné un sens à ses ambitions. On se serait donc attendu qu’à cette cassure aussi imprévue que réussie qu’a été l’arrivée du président Macron au pouvoir, se soit jointe une ambition culturelle renouvelée, car quelque peu essoufflée, ou pour tout dire « administrée » comme un service public ordinaire depuis longtemps mais sans projet nouveau et sans discours qui l’élève. On avait du reste déjà frémi en entendant le candidat président dire : « qu’il n’y avait pas de culture en France » (sous entendu, on imagine qu’il y a bien une culture mais qu’elle est internationale déjà et pour tout dire américaine), ce qui ne plut guère mais qu’on laissa passer comme un lapsus provisoire ! En vérité, on attendait des idées nouvelles. Tant il est vrai que le poids des habitudes, la rupture des générations, la lutte pour ce qui est notre identité, la préservation de notre patrimoine, bâti, immatériel, historique ou imaginaire était en attente de sa nouvelle formulation. Et on aurait pu l’attendre d’une éditrice qui a publié tant de beaux livres culturels. Mais quoi, rien, ou si peu ! N’en doutons pas, le prétexte des agrandissements illégaux où on l’épingle vient simplement marquer la frustration d’un pays qui rêve d’être toujours une exception culturelle, dans un monde qui semble pouvoir s’en passer chaque jour davantage.