HALLUCINATIONS

Docteur, je vois du jaune partout, le jour, la nuit dans mon sommeil, dans la rue, à la télévision, partout, j’ai l’impression d’avoir des hallucinations. Bienveillant, le médecin m’écoute : décrivez-moi plus précisément vos symptômes.

Eh, bien, l’autre matin, je me lève comme d’habitude et ma femme me dit : tu as une drôle de tête. Ah bon, mais comment ? Tu as le teint jaune. Je me regarde dans la glace, elle n’a pas tort, j’ai peut-être un peu abusé de la crème anglaise hier soir lui dis-je. Machinalement, je mets la radio pour écouter les informations : elle diffuse « Yellow Submarine » des Beattles. Je prends ma voiture pour aller au travail et je vois des gilets jaunes partout, sur la route, dans les chantiers, sur les ronds-points, au péage de l’autoroute, sur les pare-brises des voitures. J’ai l’impression d’être cerné. Au péage une femme en jaune me dit : où est votre gilet ? Il faut le mettre. Je n’en ai pas ai-je dit, tout penaud. Alors vous attendrez ! Moi qui ai toujours eu horreur de l’uniforme et qui lui ai toujours préféré la fantaisie je crains soudain qu’il m’arrive quelque chose comme aux Chinois à l’époque de Mao lorsqu’ils ont tous dû mettre la vareuse de couleur bleue. Avouez que c’était drôle pour des jaunes de s’habiller en bleu. Enfin passons. Je ne suis pas d’humeur à faire de l’humour. Quoique… Au travail, c’est pareil, on ne parle que de ça, une éruption, une épidémie, une jaunisse qui s’empare de la société et à laquelle chacun est exposé. Le soir, je regarde la télé et c’est pareil, plein de jaune. Du jaune partout et en boucle et des gens qui crient, qui s’invectivent à propos de jaune. C’est terrible ce qu’ils paraissent méchants, les femmes surtout qui font peur, vous n’avez pas remarqué ça, il y a de plus en plus de femmes qui crient dans le poste ? Non ? Vous exagérez. Bon, un peu sans doute, mais déjà je ne l’écoute plus ou plutôt, je ne comprends plus ce qu’il dit. J’ai peur docteur, j’ai peur d’attraper la jaunisse. Vous savez, l’autre nuit, ma femme m’a trouvé debout à minuit à fouiller dans les placards. Et qu’est-ce que tu fais à cette heure ? J’ai dû lui avouer que je cherchais un pyjama jaune pour avoir le droit de dormir. Allons. Allons, m’a-t-elle dit, c’est un cauchemar, recouche-toi ! Aux vacances de noël docteur, j’étais avec mon petit fils arrêté à un péage : qu’est-ce qu’ils font grand-père les gens en jaune ? Je lui ai dis, comme ça, comme ça me passait par la tête : « ils attendent le père Noël, comme toi ». Il m’a répondu : « mais moi, y a longtemps que je n'y crois plus au père Noël" ! "Mais tu attends quand même des cadeaux" ? "Ah ben oui" ! "Tu vois, eux aussi, mais eux ils s’impatientent de plus en plus". Voyez comme sont les enfants aujourd’hui. Assez dit le médecin, là, il faut que je vous calme, vous avez trop d’idées jaunes, enfin noires, je veux dire. Ah, vous voyez, vous aussi ! Imaginez dans quel état je suis, moi qui ai toujours eu la hantise de franchir la ligne jaune en conduisant. Il faut me donner un traitement ! Nous allons commencer par une bonne chose : restez bien chez vous le samedi et ne regardez plus la télévision, surtout ces télévisions en boucle qui font monter la mayonnaise ! Ah vous voyez-bien, la mayonnaise, c’est le jaune d’œuf qui monte sur l’huile et la moutarde, et moi, la moutarde, elle commence à me monter au nez. Je vois, je vois, et puis après avoir éteint le poste, sortez, allez au cinéma, ça vous changera les idées. Le cinéma, c’est tellement mieux que la télé, vous savez. Et puis, si ça ne s’arrange pas, il y a des stages comme pour les fumeurs, des stages de désintoxication, vous pourrez vous y inscrire. Mais si je leur raconte mon histoire, vous ne croyez pas qu’ils vont rire jaune. C’est bien possible ou alors il faut supporter et se taire. Ah, ça, je n’ai jamais su, mais, dites-moi docteur, je ne risque pas d’attraper la jaunisse quand même, je ne suis pas vacciné vous savez? Dans votre cas, je pense que non.